edouard durand juge des enfants
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LE MONDE.FR PORTRAIT : “EDOUARD DURAND JUGE DES ENFANTS” (le 6/02/2021)

edouard durand juge

 

https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2021/02/06/edouard-durand-un-juge-a-hauteur-d-enfant_6069027_4500055.html

 

Edouard Durand, un juge à hauteur d’enfant

 

Par Dominique Perrin / Publié le 06 février 2021 (ARTICLE réservé aux abonnés sur le site du MONDE.FR)

PORTRAIT : Depuis qu’il a été nommé coprésident de la commission sur l’inceste et les violences sexuelles, le magistrat ayant fait de la protection des mineurs une priorité voit son agenda bousculé”.

« Sa semaine a été bien remplie. En entrant dans son bureau du tribunal de grande instance, à Bobigny, en Seine-Saint-Denis, le juge des enfants, Edouard Durand, 45 ans, jette un œil à la table. Une douzaine de dossiers s’y entassent, chacun concerne une famille. « C’est un peu le tourbillon, remarque-t-il ce vendredi 29 janvier. D’habitude tout est traité, il n’y a aucun dossier sur le bureau. »

Six jours plus tôt, le 23 janvier, il a été nommé coprésident de la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles, avec Nathalie Mathieu, directrice générale de l’association Docteurs Bru, qui accueille de jeunes victimes de violences sexuelles. Tous deux succèdent à Elisabeth Guigou, qui avait démissionné le 13 janvier en raison de sa proximité avec le constitutionnaliste Olivier Duhamel, accusé d’inceste.

Depuis, l’agenda du juge est bousculé : premiers travaux avec la coprésidente, interviews, plateau de BFM-TV et la sensation « qu’il se passe quelque chose »« Je sens une forte attente de la société, un enjeu politique, observe-t-il. Le regard que nous portons sur notre responsabilité collective à protéger les enfants est en train de changer. »

Edouard Durand s’exprime de façon pondérée, pas du genre à évoquer un moment historique ou un basculement, depuis la sortie du livre de Camille Kouchner La Familia grande et le mouvement #metooinceste. Son ton est posé, très doux, il articule chaque mot avec soin. On ne sait pourquoi, il nous fait penser à un religieux. Son style, sobre, avec fine cravate et badge au sigle des chrétiens d’Orient au revers de la veste, ne trancherait pas avec une soutane.

Mais, sur le fond, ses prises de position sont fermes. Investi dans la lutte contre les violences conjugales, il est connu pour affirmer qu’« un compagnon violent ne peut faire un bon père ». En ce qui concerne l’inceste, il dénonce haut et fort un système défaillant. On estime que 5 % à 10 % des Français ont été victimes de violences sexuelles dans l’­enfance, le plus souvent dans la sphère familiale« Mais 70 % des plaintes pour agression sexuelle sur mineur sont classées sans suite, déplore celui qui dit se remettre aussi en cause lui-même. L’écart entre les faits et les poursuites génère un système d’impunité des agresseurs. Il faut arriver à réduire cet écart. » Juge engagé, Edouard Durand sait que « le travail est immense ».

Sa nomination réjouit les associations de victimes, ce qui était loin d’être le cas de celle d’Elisabeth Guigou. Figure référente, la fondatrice de Mémoire traumatique et victimologie, Muriel Salmona, constate que « la nomination d’Edouard Durand est très consensuelle : il s’est toujours positionné contre la culture du viol et la propagande antivictimaire ».

Très critique en décembre sur la création d’une énième commission, la psychiatre a été reçue le 26 janvier par Eric Dupond-Moretti, ministre de la justice, et Adrien Taquet, secrétaire d’Etat chargé de la protection de l’enfance. Ils lui ont promis qu’en parallèle de la commission ils lanceraient des actions urgentes, comme la formation des médecins à la détection des violences sexuelles.

Le magistrat plaît aux féministes. Responsable de l’Observatoire départemental de Seine-Saint-Denis des violences envers les femmes, Ernestine Ronai le couvre de louanges : « Il a une qualité d’écoute extraordinaire, une pensée très claire et une grande connaissance du droit. Pour les enfants, il n’y a pas meilleur choix. » Il vient de diriger avec elle un livre qui sort en mars, Violences sexuelles. En finir avec l’impunité (Dunod).

Comme elle, il est membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. Un engagement qui se double d’une certaine diplomatie. « Edouard Durand sera parfait. Il est très affable et d’une grande ­prudence politique, commente l’avocate Dominique Attias, plus cash. Il ne dira jamais frontalement à une personne qu’elle a tort. »

Enquête épidémiologique, recueil de témoignages de victimes, évolution de la loi… Edouard Durand liste la feuille de route de la commission. Mais il voudrait aussi résoudre une énigme. « Si vous dites, “je suis venu au tribunal aujourd’hui, j’étais dans le métro et on m’a volé mon téléphone portable”, on va vous croire. Si vous êtes un enfant qui raconte “voilà ce qui s’est passé ce week-end à la maison” ou un adulte qui a été victime de violences dans son enfance et que vous témoignez, vous savez que vous courrez le risque de ne pas être cru. Pourquoi ? L’état des connaissances nous montre pourtant que les fausses dénonciations sont très peu nombreuses. » Il veut interroger la représentation de la famille, le rapport entre la maison et l’ordre public, le mécanisme de défense qu’est le déni…

Etudiant à Sciences Po Paris après une enfance passée à Troyes, Edouard Durand, passionné de droit public, se voyait bien conseiller d’Etat. Il s’est aussi un temps ­imaginé prêtre, révèle-t-il. Ah, on se disait bien… Il effectue le premier stage de Sciences Po à Radio Vatican, à Rome, puis le deuxième au Conseil d’Etat. Il sent que ce n’est pas pour lui : « Ce qui fait que je suis vivant et que je pense, c’est de parler avec les autres. » Sur les conseils de sa prof de piano et d’un enseignant de Sciences Po, il se dirige vers la fonction de juge pour enfants. Une synthèse de ce que lui a transmis sa famille, selon lui : « La justice, la jeunesse et le service de son pays. »

« Le juge qui parle aux bébés »

Son père, décédé il y a six ans, était pénaliste, « un avocat brillantissime que j’allais écouter plaider ». Sa mère a dirigé la première mission locale de Troyes pour l’insertion des jeunes, créée par Robert Galley, ancien maire de la ville, ex-ministre RPR et compagnon de la Libération. « Robert Galley, c’est une référence », confie le très pudique Edouard Durand. Comme de Gaulle, dont une affiche orne son bureau. Magistrat depuis 2004, Edouard Durand a été juge des enfants à Draguignan (Var) et à Marseille, puis a dirigé des formations à l’Ecole nationale de la magistrature. Il occupe son poste à Bobigny depuis janvier 2017. « Lors de mes deux premières années en fonctions, explique-t-il, arriver à penser la violence m’a fait vraiment devenir juge. »

C’est un magistrat qui se met à hauteur d’­enfant. Pour le comprendre, il faut regarder « Bouche cousue », superbe documentaire de Karine Dusfour, produit par Mélissa Theuriau. Un film qui a établi un record d’audience le 18 novembre 2020 dans « Infrarouge », avec 2,8 millions de téléspectateurs contre 570 000 en moyenne (disponible en replay sur le site de France 2 jusqu’au 12 février).

La réalisatrice a assisté aux audiences du magistrat. Les enfants sont filmés de dos, lui de face. Elle a mis six mois à le convaincre d’accepter une caméra. « Il disait qu’il voulait protéger les enfants et ne voulait pas devenir “un juge de la télé”, raconte-t-elle. Ce qui est tout à son honneur. Lors des audiences, ce qui m’a le plus étonnée, c’est sa volonté de ramener tout le temps l’enfant au centre de l’attention et au cœur de la démarche d’assistance éducative. Il est très attaché à la libération de l’écoute, ce qui émerge aujourd’hui avec l’inceste. » Un jour, pendant son repérage, Karine Dusfour cherche le magistrat au tribunal de Bobigny. Dans le couloir, un habitué des lieux lui répond : « Edouard Durand ? Ah, le juge qui parle aux bébés ? »

Dominique Perrin