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Le MONDE.FR : “Les infanticides, des meurtres à l’ampleur méconnue” Par Solène CORDIER

Le phénomène touche surtout les très jeunes enfants et demeure mal quantifié, aussi bien par les spécialistes que par les pouvoirs publics.

Par Solène Cordier

Combien sont-ils ces nouveau-nés ou jeunes enfants qui, comme le petit Tony dont le calvaire vient d’être exposé à l’occasion du procès de sa mère et de son beau-père, meurent chaque année sous les coups de leurs parents ? Question piège. Si certaines sources statistiques officielles comptabilisent une partie des infanticides, aucun recensement complet n’existe à l’échelle nationale.

Dans la foulée de la publication, en 2010, de travaux menés par l’Inserm, l’estimation d’un à deux enfants de moins de 1 an tués chaque jour dans la sphère familiale avait un temps circulé. Mais, de l’aveu même de la pédiatre Anne Tursz, l’épidémiologiste autrice de cette enquête sur « les morts suspectes de nourrissons de moins de 1 an », menée auprès des tribunaux et services sanitaires de trois régions (Bretagne, Ile-de-France, Nord-Pas-de-Calais), elle repose sur des bases insuffisamment étayées.

Un autre chiffre est, selon elle, plus solide. « Celui de 255 infanticides d’enfants de moins de 1 an chaque année, auquel nous étions parvenus dans nos travaux, a été calculé de façon rigoureuse », note cette spécialiste de la maltraitance infantile, qui relève la sous-estimation massive du phénomène dans les chiffres officiels.

« Problème majeur de santé publique »

« C’est un scandale que l’on ne dispose toujours pas, en France, de chiffres fiables, indiscutables, qui donneraient une vision claire de la réalité de la maltraitance des enfants en France », dénonce Yves Crespin, avocat référent de l’association L’Enfant bleu, qui apporte un soutien psychologique et juridique aux mineurs victimes. « Peut-être qu’il s’agit d’un chiffre qu’on ne veut pas avoir ni voir ? », interroge-t-il, en soulignant qu’il s’agit pourtant d’« un problème majeur de santé publique ».

De l’avis des spécialistes, il existe bien une part d’infanticides qui passent sous les radars. Elle est constituée par la non-révélation de certains néonaticides, ces meurtres de nourrissons tués à la naissance, et par les décès d’enfants attribués à des accidents domestiques, comme c’est le cas par exemple pour un certain nombre de victimes du syndrome du bébé secoué.

Directrice de l’Observatoire national de la protection de l’enfance (ONPE), institution chargée d’éclairer les politiques publiques en la matière, Agnès Gindt-Ducros en convient, seule « la face émergée du phénomène » est connue. Chaque année, l’ONPE recense les morts d’enfants par violences familiales ayant donné lieu à une procédure judiciaire, en s’appuyant sur les données statistiques du ministère de l’intérieur.

Quatre-vingts infanticides ont ainsi été répertoriés en 2018 (les données 2019 seront prochainement publiées), soit « un enfant tous les quatre ou cinq jours », relève Mme Gindt-Ducros. « Y en a-t-il un peu plus, beaucoup plus ? Peut-être faut-il faire le deuil d’avoir des chiffres exhaustifs, ce qui est extrêmement compliqué dans des domaines comme ceux-ci, et avoir pour objectif de s’approcher au plus près du phénomène » afin d’adapter les politiques de prévention, suggère-t-elle.

Plusieurs particularités sont déjà connues, comme la vulnérabilité accrue des plus petits. Dans l’échantillon de l’ONPE, les deux tiers des victimes étaient âgés de moins de 5 ans. « Plus un enfant grandit, plus ça devient difficile de dissimuler les maltraitances », résume Martine Brousse, présidente de la Voix de l’enfant, indiquant aussi l’importance du repérage du danger et de l’accompagnement de la parentalité pour prévenir ces situations.

Des recommandations qui apparaissent également à la lecture d’un rapport de l’inspection générale des affaires sociales (IGAS), remis en avril 2019, à partir de l’étude de 363 décès signalés entre 2012 et 2016, et d’un travail approfondi mené sur 45 dossiers. Il montre qu’à l’exception des néonaticides, les infanticides apparaissent bien souvent comme le résultat d’une succession d’actes de maltraitance.

Sur les auteurs, contrairement aux idées reçues, la jeunesse des parents n’apparaît pas nécessairement comme un facteur à risque. En revanche, « un lien très fort » entre la violence conjugale et les violences commises sur les enfants est confirmé par l’étude. A ce jour, la recommandation numéro 1 du rapport, de pratiquer une autopsie médico-légale de tous les enfants de moins de 1 an décédés de mort inexpliquée, ce qui permettrait d’avoir une connaissance plus fine de ce sujet délicat, est restée lettre morte.

Solène Cordier (LE MONDE.FR)

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/02/06/les-infanticides-des-meurtres-a-l-ampleur-meconnue_6069003_3224.html

(Article publié le 06 février 2021 à 09h20)

Pour en savoir plus :

https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2020/05/12/en-2018-80-enfants-tues-par-un-de-leurs-parents-pres-d-un-tous-les-quatre-jours_6039458_1653578.html