Youssef BADR Le Monde
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LE MONDE.FR Entretien avec YOUSSEF BADR, MAGISTRAT « Je suis convaincu d’être un miraculé »

 

Youssef BADR Magistrat

J’avais 20 ans : « Le Monde » interroge une personnalité sur son passage à l’âge adulte. Cette semaine, Youssef  Badr, magistrat, ancien porte-parole de la chancellerie, revient sur ses études de droit à l’IUT de Villetaneuse puis à l’université Paris-I.

Propos recueillis par Romane Pellen

Publié le 29 mars 2021 / Article réservé aux abonnés

Derrière un imposant portail gris, c’est un homme avec un grand sourire aux lèvres qui nous ouvre la porte de sa maison, à Montreuil (Seine-Saint-Denis). Ce même sourire illumine le visage de Youssef  Badr lorsqu’il nous montre, fièrement, des photos du petit village marocain d’où ses parents sont originaires. Aux yeux de ses oncles et de ses tantes, vivant là-bas, il est l’équivalent du « roi du Maroc bis », plaisante-t-il, en toute humilité. Car Youssef Badr est tout sauf orgueilleux. Il garde en tête ses années de travail sans relâche pour décrocher le concours de l’Ecole nationale de la magistrature (ENM). Il n’oublie pas non plus les mains qui lui ont été tendues.

En 2010, il débute sa carrière comme procureur au tribunal de grande instance (TGI) de Meaux, avant d’intégrer le parquet du TGI de Bobigny en 2012, puis la juridiction interrégionale spécialisée du TGI de Paris trois ans plus tard. A sa grande surprise, le cabinet de Nicole Belloubet, alors ministre de la justice, le nomme porte-parole du ministère en 2017 : il acquiert à ce poste une visibilité nationale. Depuis 2019, il est coordonnateur de formation à l’ENM. Pour Le Monde, le magistrat revient sur sa trajectoire : celle d’un jeune passionné de rap, qui a grandi en région parisienne, à Eragny-sur-Oise (Val-d’Oise) – son père était ouvrier, sa mère femme de ménage. Celle d’un étudiant qui, animé par sa curiosité, une soif d’apprendre et de réussir, a été admis à l’un des plus prestigieux concours de la fonction publique.

Dans quel univers avez-vous grandi ?

Y.B : Je viens d’une famille de paysans marocains, des gens très modestes et très pauvres. Mes parents sont originaires de Tagouriant, un petit village dans les montagnes, qui n’apparaît même pas sur les cartes. Il n’y a rien, même pas de mairie ou d’hôpitaux. Ma famille vient de là, donc je viens de là et j’en suis très fier. Mon père est arrivé en France, seul, à la fin des années 1970. Il travaillait en tant qu’ouvrier dans le bâtiment. Ensuite, par l’intermédiaire du regroupement familial, il a fait venir ma mère, mes deux frères et ma sœur. Je suis né en France, peu après. Pendant très longtemps, ma mère n’a pas travaillé car elle s’occupait de nous. Puis elle a été employée comme femme de ménage dans un centre commercial à côté de chez nous, à Eragny-sur-Oise, près de Cergy-Pontoise.

Quel était le rapport aux études dans votre famille ?

Y.B : Nous n’avons jamais vraiment parlé des études avec mes parents. Ils ne pouvaient pas me pousser parce qu’ils n’avaient pas la moindre idée de ce que nous pouvions faire. En revanche, ma mère m’a toujours dit qu’il y avait deux choses qu’elle ne supporterait pas. La première, c’était qu’on amène des problèmes à la maison, à savoir la police. La deuxième chose, c’était que l’on se fasse remarquer à l’école.

En CE2, je ne sais par quel miracle, j’ai fini premier de la classe. Le directeur, qui était aussi mon instituteur, est allé voir ma mère à la sortie de l’école pour me féliciter. En le voyant s’approcher, elle a eu un mouvement de recul. Elle ne comprenait pas le français. Mais elle a pensé que, s’il venait la voir, c’était forcément parce que j’avais fait une bêtise. On lui a ensuite expliqué le quiproquo. Aujourd’hui encore, mes parents ne savent pas véritablement ce que je fais. Par contre, ma mère est convaincue que je peux me faire assassiner, c’est quelque chose qui l’obsède.

Quel genre d’élève étiez-vous au lycée ?

Y.B : J’ai toujours bien travaillé. J’aimais apprendre. Mais mon année de 1re a été très conflictuelle. Des professeurs avaient des propos stigmatisants à l’égard de certains de mes camarades et ça me rendait dingue. A côté de ça, je ressentais le besoin d’être le centre de la classe et de faire rire les autres. Je l’ai payé très cher parce que, avertissement après avertissement, j’ai été exclu de mon lycée. Mon bulletin de 1re m’a beaucoup handicapé pour la suite, car je n’ai été admis dans aucune des écoles de commerce dans lesquelles j’avais postulé.

Le droit n’était donc pas une vocation, mais plutôt un choix par défaut ?

Y.B : En quelque sorte. Après mon bac, j’ai intégré un DUT carrières juridiques, à l’IUT de l’université Paris-XIII, à Villetaneuse [aujourd’hui université Sorbonne-Paris-Nord]. C’était la seule filière à laquelle j’avais postulé qui m’avait accepté. Je travaillais, et je me donnais les moyens de réussir. J’ai fait un nombre incalculable de jobs étudiants. En terminale, je travaillais sur le marché d’Argenteuil tous les dimanches. L’hiver, j’étais tellement gelé, que je m’étais fait la promesse d’aller le plus loin possible dans mes études.

A Villetaneuse, vous rencontrez un professeur qui vous tire vers le haut…

Y.B : Le hasard de la vie. Un jour, avec mon ami Graziano, avec qui je faisais mes études, on se marrait dans les couloirs. Lui s’imaginait avocat en droit des affaires. Moi, je me rêvais grand juge d’instruction. Notre professeur de procédure civile, Dany Cohen, qui avait surpris notre conversation, nous a relancés sur le sujet plus tard. Je lui ai dit que je n’avais aucune chance. J’étais conscient qu’il y avait la voie des gens qui faisaient Sciences Po et celle des étudiants qui, comme moi, provenaient d’universités telles que Villetaneuse. Nous n’étions pas formés de la même manière et nous n’avions pas le même bagage culturel. Chez moi, nous ne discutions pas de politique. Ni de droit. Mes parents se souciaient surtout de savoir ce qu’on allait manger le soir ou de l’argent que j’avais gagné au marché pour les aider. C’est de ça qu’on parlait.

Le lendemain, Dany Cohen est revenu avec une liste de livres et de films qu’il nous a demandé de lire et de visionner. Plus tard, c’est lui qui a eu l’honnêteté de nous dire que nous devions quitter Villetaneuse pour nous jeter dans le grand bain des universités parisiennes. J’ai été admis dans le master 2 de recherche en droit international privé qui était dirigé par Pierre Mayer, à l’université Paris-I. L’envie de faire de la magistrature est donc venue très tardivement, mais, sans Dany Cohen, je ne me serais jamais tourné vers ce métier.

Franchir le périphérique, était-ce un symbole ?

Y.B : Je ne m’en suis pas rendu compte au sens propre, mais plutôt au sens figuré, parce que j’ai atterri dans un milieu qui m’était inconnu. A Villetaneuse, il y avait le côté banlieue que je connaissais bien et qui me faisait me sentir en sécurité. Le midi, on pouvait manger pour presque rien, et parfois on assistait à des concerts du Saïan Supa Crew. A l’époque, j’étais passionné de rap, et je le suis toujours…

A la Sorbonne, ce n’était pas vraiment la même ambiance et je n’avais pas les mêmes codes. Je venais en cours en jean baskets au milieu de gens qui étaient en costume. Je me demandais où j’étais tombé. Par contre, j’avais conscience de la chance que j’avais. Avec mon ami Graziano, nous bossions comme des malades pour rattraper notre retard. Dany Cohen nous invitait à des colloques réservés à des gens triés sur le volet. Quand un professeur vous fait assister à ça, c’est qu’il croit en vous. Ce qui me rongeait de l’intérieur, c’était de me planter. Je ne pouvais le décevoir, ni lui, ni les étudiants qui tenteraient leur chance après moi. J’avais conscience d’être un exemple.

Comment avez-vous vécu le concours d’entrée à l’Ecole nationale de la magistrature ?

Y.B : Il y a toujours le syndrome de l’imposteur qui vous rattrape. La première fois que je l’ai tenté, j’avais travaillé sans relâche, mais j’étais convaincu que je n’aurais pas les écrits. En septembre, j’ai appris que j’étais admissible. Je suis arrivé au grand oral en ayant conscience de la chance que j’avais d’être là. Cette épreuve est publique, donc j’avais invité ma sœur. Mais d’entrée de jeu, je me suis fait balayer et le grand oral a tourné à l’humiliation. Je n’étais pas suffisamment prêt et je suis sorti de là dépité. Je n’avais pas envie d’y retourner et j’étais épuisé de mes six années d’études.

C’est mon grand frère qui a su me convaincre de retenter ma chance l’année suivante. Cette fois, j’ai préparé le grand oral aussi bien sur la forme que sur le fond. Je ne savais pas tout, mais j’avais de la repartie. Le jour J, le président du jury m’a posé une question que je n’oublierai jamais : « Si vous aviez été magistrat sous l’Occupation, est-ce que vous auriez prêté allégeance au maréchal Pétain ? » Et là, allez savoir pourquoi, je lui réponds : « Non, comme ça, des années plus tard, j’aurais eu un amphithéâtre à mon nom. » Le jury a explosé de rire et, à cet instant précis, j’ai su que le grand oral était retourné.

Quelle émotion vous parcourt le jour où vous intégrez l’ENM ?

Y.B : J’étais tout simplement fier de moi et de mes parents. Heureux de me dire qu’en France il y a de la place pour des gens qui sont arrivés avec rien. C’est ça qui est beau dans ce pays. Ce qui me domine aussi à ce moment-là, et qui m’a dominé durant toute ma scolarité, c’est le devoir d’être irréprochable. De bosser plus que les autres, si c’est nécessaire.

Vous êtes très investi auprès des étudiants. Pourquoi avez-vous autant envie de les aider ?

Y.B : Lorsque j’étais porte-parole à Vendôme [ministère de la justice], j’étais énormément sollicité par des étudiants qui m’écrivaient pour avoir des conseils. A cette même période, l’association La Grande Famille m’a contacté pour que j’en devienne le parrain. J’ai accepté et c’est devenu une drogue d’aider les étudiants. C’est comme ça que mon engagement auprès d’eux a débuté. Cela me tient à cœur de transmettre ce que l’on m’a transmis. Même si ceux qui m’ont aidé ne me l’ont jamais dit, je pense que c’est à ça qu’ils pensaient aussi.

Et puis, c’est dans ma nature, j’ai envie de les aider parce que je me sens proche d’eux. Cela me rappelle l’étudiant que j’ai été, et la vulnérabilité dans laquelle j’étais. Certains professeurs auraient pu me briser mentalement, de la même manière que d’autres m’ont encouragé et poussé à réussir. Je suis tellement convaincu d’être un miraculé. Ça me rend dingue de me dire que certains étudiants talentueux restent sur le carreau, parce qu’ils n’ont pas fait la bonne rencontre ou eu une bonne fée.

Est-ce que vous diriez que, 20 ans, c’était votre plus bel âge ?

Y.B : Je dirais que c’était une très belle époque. Je venais d’être diplômé de mon DUT et je savais que je partais en licence. Je commençais à avoir confiance en moi et à me dire qu’il y avait quelque chose à faire. Ça correspond aussi à une période où je m’amusais beaucoup avec mes copains de banlieue. A 20 ans, vous pouvez tout faire !

 

Propos recueillis par 

ARTICLE RESERVE AUX ABONNES 

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