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“LES FILLES DU COIN” de Yaëlle Amsellem – Mainguy : Le destin tout tracé des jeunes femmes du village (LE MONDE.FR)

 

les filles du coin vivre grandir en milieu rural

La sociologue a enquêté auprès de plus de 200 jeunes femmes dans des zones rurales françaises : options réduites, absence de perspectives et poids des traditions.

Par Anne Both (Anthropologue et collaboratrice du « Monde des livres »)

Publié le 29/04/2020. Article réservé aux abonnés.

https://www.lemonde.fr/livres/article/2021/04/29/les-filles-du-coin-de-yaelle-amsellem-mainguy-le-destin-tout-trace-des-jeunes-femmes-du-village_6078511_3260.html

Qui s’intéresse à la vie des jeunes femmes de la campagne ? A part Yaëlle Amsellem-Mainguy, qui leur consacre un remarquable ouvrage, pas grand monde. Pourtant, comme elle le rappelle dans “Les Filles du coin” (référence appuyée à une enquête similaire publiée en 2010, Les Gars du coin, du sociologue Nicolas Renahy, La Découverte), une partie non négligeable de la jeunesse féminine ne réside pas dans les grands centres urbains et leur périphérie.

La sociologue, chargée de recherche à l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (Injep), s’est donc rendue dans quatre espaces ruraux (massif de la Chartreuse, presqu’île de Crozon, Ardennes et pays de Gâtine) pour rencontrer près de 200 jeunes femmes afin d’étudier leur parcours scolaire, leur situation professionnelle, familiale, amoureuse et leur attachement territorial. Les oubliées de la sociologie rurale qu’a côtoyées la chercheuse ne sont pas celles qui ont quitté leur commune de moins de 7 000 habitants pour poursuivre des études ou travailler, mais celles qui n’ont pas pu partir. Âgées de 14 à 28  ans, elles appartiennent au monde populaire et vivent dans un univers qui se définit en creux : celui du manque de voisins, de personnes de leur âge, de transports, d’emplois, de services publics, de gynécologues, de lieux de sociabilité ou de boutiques de vêtements.

Fardeau des traditions

Lors d’entretiens individuels et collectifs, elles évoquent toutes le fait qu’« il n’y a rien à faire », qu’elles sont bloquées, qu’« il n’y a rien pour les jeunes ». Ce contexte est sensiblement différent pour les hommes, qui bénéficient d’un marché du travail local qui leur est plus favorable, avec des métiers – conducteur d’engin, cariste, tourneur-fraiseur, mécanicien… – auxquels les femmes ne peuvent accéder, fardeau des traditions oblige. C’est le cas de Camille, embauchée dans une ferme pour ramasser des pommes de terre, qui s’est finalement vue remerciée, pour le motif qu’elle était « un agent potentiellement perturbateur en raison des tensions sur la sexualité que pourrait représenter sa présence ». C’est aussi celui d’Elia, qui a dû renoncer à terminer son CAP de peinture, les garçons saccageant son travail « parce qu’elle est une fille ».

Alors, explique l’autrice, il leur reste les emplois précaires de la grande distribution, de l’aide aux personnes âgées ou auprès de jeunes enfants. « Servir, être utile, s’occuper des autres » est d’ailleurs un des leitmotivs de cette enquête. Ces jeunes femmes, y compris pendant leur scolarité, participent pleinement au travail domestique, à tel point qu’elles se sentent coupables d’abandonner leur mère quand elles partent en pension. Yaëlle Amsellem-Mainguy montre que leur implication dans ces tâches se poursuit dans la belle-famille, résidence souvent transitoire avant l’installation du couple. Les rares métiers qu’elles peuvent exercer s’inscrivent donc très logiquement dans la continuité de ce qu’elles font déjà : servir.

Au risque que cela se sache

Dans ces territoires, on le voit, la répartition traditionnelle des rôles et des espaces est loin d’être abandonnée. Aux hommes le bricolage, à leur conjointe le ménage. Aux premiers les loisirs extérieurs, aux secondes les activités intérieures. Fréquenter le café ? Inimaginable. Dans ces villages, le niveau d’interconnaissance est susceptible de compromettre à chaque instant la réputation de ces jeunes femmes et donc leurs chances d’être recrutées. Pratiquer un sport ? Presque impossible. « L’entrée au collège et l’adolescence marquent (…) une rupture violente pour les filles, qui ne peuvent plus avoir aussi facilement accès à des sports dont la pratique était jusque-là mixte. » Se rendre en ville ? Impensable. La plupart, sans permis, doivent recourir au covoiturage, dépendre des trajets parentaux ou, pis, faire du stop, au risque que cela se sache.

L’accès à l’espace public de la plupart de ces jeunes femmes se cantonne aux séances de loto, aux fêtes du club de foot ou à l’élection des Miss et Mister de leur village. Ces réjouissances, auxquelles toutes les générations prennent part, se situent aux antipodes de l’anonymat et de la modernité auxquels elles prétendent aspirer. Pourtant, nous apprend la sociologue, ces jeunes femmes de la campagne « envisagent d’y faire leur vie », probablement parce que « beaucoup de mères [souhaitent] que leurs filles demeurent sur le territoire, afin de pouvoir les aider (en les faisant bénéficier de leur réseau local), mais aussi parce qu’elles en ont besoin ». Avec la servitude volontaire en héritage.

Extrait : « Les premières expériences professionnelles des jeunes femmes rencontrées se caractérisent souvent par des “déboires professionnels”, des écarts entre la formation et l’emploi obtenu, et surtout par le fait que lorsqu’elles arrivent à décrocher un emploi, celui-ci est souvent précaire, à temps partiel et horaires fractionnés. Ces premiers emplois se signalent aussi par des revenus relativement faibles (…). “Dégoter” un emploi ou un stage professionnel par son réseau est la “technique la plus efficace”, mais (…) il devient alors très difficile de contester ses conditions de travail, et notamment de faire part de situations de harcèlement ou de violences. »
“Les Filles du coin”, pages 140-141

Anne Both  (Anthropologue et collaboratrice du « Monde des livres »)

ARTICLE RESERVE AUX ABONNES

https://www.lemonde.fr/livres/article/2021/04/29/les-filles-du-coin-de-yaelle-amsellem-mainguy-le-destin-tout-trace-des-jeunes-femmes-du-village_6078511_3260.html

 

“Les Filles du coin. Vivre et grandir en milieu rural”, de Yaëlle Amsellem-Mainguy, Presses de Sciences Po, « Académique », 264 p., 23 €, numérique 16 €.

 

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