Violences conjugales : « Davantage de plaintes ont été déposées depuis le début de la crise sanitaire”. LE MONDE.FR

“Pour Ernestine Ronai, pionnière de la lutte contre les violences envers les femmes, il est nécessaire de renforcer la protection des victimes, dans un contexte de recrudescence des signalements.”

Propos recueillis par

Publié le 05 juin 2021.

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Figure de la lutte contre les violences conjugales, Ernestine Ronai plaide pour que la dangerosité des hommes violents soit mieux prise en compte. Pour la responsable de l’Observatoire départemental de Seine-Saint-Denis des violences envers les femmes, il est nécessaire de croire les victimes quand elles témoignent et de les protéger en créant davantage de places d’hébergement spécialisées.”

L’année de crise sanitaire qui vient de s’écouler a révélé une forte hausse des signalements des violences contre les femmes dans le cadre conjugal. La réponse des pouvoirs publics a-t-elle été à la hauteur ?

ERNESTINE RONAI : Ce qui est positif, c’est qu’il y a eu en effet davantage de signalements pour des faits de violences conjugales, parce que les pouvoirs publics ont communiqué aux femmes les numéros d’appel possibles. L’autre chose positive, c’est que ces signalements ont entraîné une réponse des forces de l’ordre, qui ont reçu la consigne de se déplacer ; cela s’est traduit par une augmentation des interventions à domicile pour violences conjugales de l’ordre de 42 % en un an. Et à la sortie du premier confinement, davantage de plaintes ont été déposées.

Il faut insister là-dessus. On dit souvent aux femmes « Osez parler », là elles ont su à qui parler et il y a une réponse, elles ont été protégées. C’est ce qui explique, en partie, qu’il y a eu moins de femmes tuées en 2020 que les années précédentes.

Qu’est-ce qui, à l’inverse, n’a pas fonctionné ?

E.R : Ce qui a manqué, ce sont comme toujours les places d’hébergement. Si une dame veut rester à son domicile, c’est possible aujourd’hui en s’appuyant sur le contrôle judiciaire du conjoint violent, en attribuant un Téléphone grave danger ou grâce à l’ordonnance de protection. Mais si elle pense que c’est un environnement trop dangereux, il faut absolument qu’elle ait un lieu pour pouvoir se poser. 80 % des femmes victimes de violences ont des enfants, c’est donc très important de penser que ces femmes puissent accéder à un lieu sûr, une place d’hébergement digne. La société a une responsabilité pour que les femmes ne rentrent pas dans l’errance. Il y a eu 1 000 places créées en 2020, et 1 000 autres annoncées en 2021, mais cela reste insuffisant.

Selon la Fédération nationale Solidarités Femmes, le confinement a été un facteur d’aggravation des violences. Sachant que beaucoup de femmes ne parlent pas, comment leur venir en aide et rompre le cycle des violences ?

E.R : Pendant le confinement, il y a eu un appel à la vigilance des voisins, des amis, des collègues de travail. On a dit aux gens d’intervenir ou d’appeler le 17 quand ils entendaient une femme maltraitée, ou en cas de soupçons. C’est quelque chose de nouveau et d’intéressant : l’intervention des tiers, qui permet de protéger les victimes. Cela montre qu’il faut systématiser le questionnement sur les violences chez les professionnelles qui reçoivent des femmes. Poser la question permet d’ouvrir la parole. Après, quand la dame a parlé, la question, c’est la protection. Seules 18 % des femmes victimes vont vers les forces de sécurité ; il faut les croire, appliquer le principe de précaution et les protéger, le temps de l’enquête. Je comprends très bien la présomption d’innocence, mais il faut distinguer la protection de la sanction du coupable, ce sont deux choses différentes.

Avec les confinements, des séparations, propices au redoublement des violences, ont été empêchées. Y a-t-il un risque de recrudescence des féminicides aujourd’hui et quels outils faut-il mobiliser ?

E.R : Malheureusement pour les féminicides de Mérignac (Gironde) [Chahinez Boutaa, est morte le 4 mai après avoir été blessée par arme à feu et brûlée vive par son mari] et de Hayange (Moselle) [une jeune femme de 22 ans a été tuée, dans la nuit du dimanche 23 mai au lundi 24 mai, à coups de couteau, en pleine rue], on voit qu’il y a eu de graves dysfonctionnements, sans rapport avec le confinement. Le lien entre la police et la justice doit être amélioré.

Il arrive qu’une menace de mort ou des violences physiques ne soient pas considérées comme forcément très graves. Il faut que la société, les magistrats, les policiers arrivent à penser que les hommes violents sont imprévisibles, ce qui implique de prendre en considération toutes les violences dès le départ et d’appliquer le principe de précaution en utilisant les outils à disposition (Téléphones grave danger, ordonnances de protection, bracelets antirapprochement) et en les généralisant. On a 1 838 Téléphones grave danger à disposition et 1 324 affectés à des femmes en danger, je pense qu’il en faudrait 5 000. Il faut réussir à penser la grande dangerosité des hommes violents. Trop de femmes en sont encore victimes.”

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