le Monde Edouard Durand Inceste violences sexuelles
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Edouard Durand, ancien juge des enfants : « On ne banalise plus la parole des victimes » LE MONDE.FR

 

violences sexuelles en finir avec l impunite

 

Co-président de la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles envers les enfants, le juge entend contribuer à renforcer « la culture de la protection ».

Propos recueillis par Solène Cordier

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/09/03/edouard-durand-la-parole-des-victimes-sera-la-base-de-nos-travaux_6093274_3224.html

Publié le 03 septembre 2021

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Juge des enfants pendant dix-sept ans et figure engagée de la lutte contre les violences, Edouard Durand copréside avec la travailleuse sociale Nathalie Mathieu la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles envers les enfants. Cette instance est chargée d’élaborer des propositions en vue d’une politique publique de prévention et de lutte contre l’inceste. Elle a débuté ses travaux dans un contexte particulier : celui de la déflagration produite par le livre « La Familia grande » de Camille Kouchner et les milliers de témoignages publiés dans la foulée sur les réseaux sociaux, à l’origine d’une prise de conscience au sein de la société de la terrible banalité de l’inceste et de ses ravages.

C’est justement en s’appuyant sur les témoignages des victimes que la commission, constituée à la fois de chercheurs, d’acteurs de terrain et d’associations, puisera sa légitimité afin d’imaginer des outils pour lutter contre ces violences.

Le Monde : Depuis votre nomination en janvier à la coprésidence de la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles envers les enfants, quelles ont été vos priorités ?

EDOUARD DURAND : Nous voulions commencer très vite, et c’est ce que nous avons fait. Le 23 janvier, le président de la République nous désignait, Nathalie Mathieu et moi-même, à la tête de la commission. Elle a été installée le 11 mars par Adrien Taquet [secrétaire d’Etat chargé de la protection de l’enfance], avec des objectifs à court terme et d’autres à plus long terme, mais qui nécessitent d’être organisés le plus en amont possible. C’est notamment le cas de la plate-forme de recueil des témoignages que nous lancerons le 21 septembre, et de notre programme de recherche, d’étude et de recueil des bonnes pratiques.

Nous avons débuté les auditions d’experts ainsi que les visites sur le terrain et, depuis juin, nous avons commencé à recevoir des victimes de violences sexuelles pendant l’enfance. Ce sont des personnes, essentiellement des femmes, qui ont préparé ce qu’elles voulaient nous dire. En même temps qu’elles expriment une très grande souffrance, elles manifestent une force très impressionnante, de l’ordre de l’élan vital, de la vie comme combat, et de la vie comme solidarité et aide. On voit l’énergie très importante que cela leur demande, qui s’accompagne d’une satisfaction très grande de parler de leur expérience personnelle dans le but de renforcer la protection des enfants aujourd’hui. C’est la motivation la plus explicite, qui les conduit à formuler des propositions très précises sur ce qui devrait changer, en partant de leur expérience et de leur réflexion.

Comment va s’organiser le recueil des témoignages ?

E.D : Plusieurs modalités sont prévues ; la plate-forme téléphonique à la rentrée, la réponse aux sollicitations spontanées des personnes qui nous écrivent, et les rencontres que nous avons commencées. Nous allons aussi nous déplacer en province à partir d’octobre, comme l’a fait la commission Sauvé sur les abus sexuels commis au sein de l’Eglise, qui nous inspire à plusieurs égards.

Concernant la plate-forme de recueil des témoignages, très vite nous avons eu conscience qu’il ne s’agissait pas seulement d’ouvrir un espace où les personnes pouvaient dire ce qu’elles ont vécu, mais qu’il fallait surtout répondre aux besoins urgents que génère cette prise de parole. Le fait de témoigner crée une urgence psychique et émotionnelle, nous devons donc garantir que les écoutants seront en capacité d’interpréter les besoins des personnes quand elles se confient, de vérifier leur état émotionnel et de les orienter si besoin.

De quelle manière comptez-vous ensuite associer les victimes à vos travaux ?

E.D : La parole des victimes, c’est la légitimité de la commission que nous constituons et ce sera la base de nos travaux. A partir de ce qu’elles nous disent, de chaque récit, nous allons étudier et produire de la connaissance. Ce qui est très marquant dans les échanges que nous avons déjà eus, c’est que chacune à sa manière dit : c’est un présent perpétuel. Une personne nous a confié : « On paye toute la vie pour ce qu’on a subi », «  J’ai l’impression de vivre avec le frein à main ».

Ce qui est de mon point de vue historique, au-delà de cette libération de la parole des victimes (…), c’est qu’on l’écoute et qu’on se sent collectivement responsables. » (E.D)

 

A chaque fois que nous rencontrons ces personnes, la vocation de la commission en sort renforcée. On comprend bien comment elle est une réponse politique – au sens de construction collective – à la connexion entre la libération de la parole des victimes et la conscience de la société d’une responsabilité à l’égard de ce qu’elles ont vécu. Ce qui est de mon point de vue historique, au-delà de cette libération de la parole des victimes qui s’est exprimée d’abord sur les réseaux sociaux, c’est qu’on ne la banalise plus, qu’on l’écoute et qu’on se sent collectivement responsables. L’objectif est de construire une politique de protection à partir de la parole des victimes.

Quelle est votre feuille de route pour les deux ans qui viennent ?

E.D : Le système ne protège pas suffisamment les enfants des violences sexuelles, du stade de la prévention au stade de la protection si les violences ont eu lieu. A partir de ce constat, en partant des aspects judiciaires, de politique pénale, de police et justice, de repérage dans les institutions et soins offerts, nous pouvons amorcer des pistes de bonnes pratiques dans la culture de la protection. Par exemple, on a un écart abyssal entre le caractère très massif du nombre de viols et d’agressions sexuelles ou de tentatives et de condamnations, et la réponse apportée par la société.

On considère qu’il y a 160 000 victimes de violences sexuelles chaque année. Or on a moins de 1 000 condamnations par an

Si on croise les enquêtes, on considère qu’il y a 160 000 victimes de violences sexuelles chaque année. Or on a moins de 1000 condamnations par an et on sait qu’il y a 70 % de classements sans suite de plaintes déposées pour violences sexuelles faites aux enfants. Nous comptons nous appuyer sur les missions d’inspection pour parvenir à décrypter les mécanismes qui conduisent à ce taux de classement sans suite, et pour comprendre les besoins des professionnels. Est-ce que ce sont les principes qu’il faut interroger, comme le « parole contre parole » ? Ou y a-t-il des manques dans le dispositif ?Il faut arriver à comprendre comment, dans le repérage, on va pouvoir sécuriser les professionnels et produire des signalements qui vont être bien orientés et pris en compte jusqu’à la poursuite et la condamnation. Il faut soutenir les professionnels pour qu’ils passent dans la culture de la protection.

N’y a-t-il pas un problème majeur de formation des professionnels ?

E.D : Je tire de mes dix-sept ans comme juge des enfants et de mon engagement dans la lutte contre les violences faites aux enfants et les violences conjugales la conviction qu’il faut à la fois de la formation, des moyens, des outils, mais aussi ce que j’appelle une « législation impérative ». Il faut que la loi fixe de manière plus précise l’impératif de la protection, parce que les violences sexuelles, conjugales, l’inceste, ce que j’appelle les violences de l’intime, de la maison, confrontent chaque professionnel à la limite de ses compétences, et interrogent la fiabilité de ses principes fondamentaux. C’est important de penser que le passage à l’acte de l’adulte est toujours une perversion du besoin de sécurité de l’enfant, et qu’aucun principe ne doit le tolérer. Quand je dis qu’il faut croire l’enfant, je ne dis pas que je suis contre la présomption d’innocence :  je dis que ça ne s’oppose pas. Pour l’enfant victime, le réel a eu lieu et donc les principes doivent me permettre de garantir la protection effective. Prenons l’exemple de la coparentalité, un très bon principe a priori. Sauf que dans les situations de violences, il faut que la loi dise que le principe doit être le contraire de la coparentalité, et que le parent protecteur doit être le seul titulaire de l’autorité parentale. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.

Y a-t-il des pistes, des préconisations sur lesquelles vous envisagez de travailler en priorité ?

E.D : Parmi les personnes qui nous écrivent, parfois de très loin, de tous les âges, il y a celles qui veulent donner le témoignage de leur expérience lointaine dans leur enfance. Mais il y a aussi – et c’est le plus massif – des personnes qui nous disent être confrontées aujourd’hui à des difficultés dans la révélation de situations pour leur enfant, leur petite-fille, leur neveu, leur nièce… et des difficultés dans le traitement judiciaire. Cela nous a conduits à dire qu’une des actions prioritaires, à l’automne, sera de travailler sur ce dossier-là : comment, une fois que les institutions judiciaires, sanitaires, sociales, sont saisies du problème, la protection est-elle mise en œuvre efficacement ou moins efficacement ? Quand des personnes dénoncent les violences et qu’elles ne sont pas crues, c’est ce que j’appelle la victimation secondaire produite par les institutions. Il est possible de renforcer la culture de la protection, la commission y contribuera.

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Solène Cordier

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Le Festival du Monde | Du 24 au 26 septembre 2021

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Commission Inceste Edouard Durand